vendredi 10 septembre 2010

[Billet] Chirac et l'Irak : Sauvez l'honneur, violez un traité !

Comme le disait Einstein, tout est relatif. Il était beaucoup plus difficile d'être Gaulliste en 1940 qu'en 1945. Et il était beaucoup plus difficile d'être contre la guerre en Iraq en 2003 que ça ne l'est aujourd'hui.
En effet, il semble que plus personne n'ait d'illusions sur ce fiasco mondial, qui a entrainé la mise en place "d'un monde plus dangereux encore" (selon les mots de M. Chirac). Mais a l'époque, beaucoup de gens étaient pour. Sans trop savoir pourquoi, parce que Saddam était méchant. Parce que les américains le voulaient. Parce qu'on avait peur ?
Quoiqu'il en soit, il n'a pas été facile pour les Français de se démarquer et vous allez comprendre pourquoi.




Si je vous parle de la "stratégie des chaînes", vous connaissez ? C'est un vieux stratagème chinois (1) qui permet de maitriser facilement une flotte ennemie : Il suffit de demander aux bateaux de s'enchainer les uns aux autres. Ainsi, on y envoi un agent secret ou plusieurs, qui vont faire pression, vont avoir de l'influence sur les bateaux de la flotte ennemie, et vont les convaincre qu'en s'attachant tous ensemble, ils deviennent en quelque sorte un "super" bateau gigantesque qui écrasera tout sur son passage. Une fois que la stratégie est mise en oeuvre, votre flotte à vous n'a plus qu'à aller titiller la flotte ennemie, qui est maintenant paralysée dans un grand ensemble ingérable, multipliant les collisions entre bateaux et incapable de se détacher les uns des autres pour tenter un positionnement plus efficace, ou simplement la retraite.

Si vous ne comptez pas forcément massacrer ces pauvres matelots, peut-être pourrez vous influencer certains d'entre eux, ou même carrément les contraindre à s'allier à vous et à vous faire allégeance. A ce moment là, si vous parvenez à réunir une majorité de bateaux ennemis qui souhaitent vous suivre, les récalcitrant ne pourront rien dire, ils sont enchainés et doivent maintenant suivre.

Vous avez bien compris, vous êtes un matelot d'un bateau récalcitrant à la politique étrangère américaine, mais vous êtes enchainés par une chaine que l'on appelle désormais l'Union Européenne. Et alors là arrive le moment que je préfère dans les articles que j'aime à écrire, c'est la conversation télépathique avec le lecteur.


Une belle démonstration de ce stratagème est donnée par François Asselineau dans sa conférence "Qui gouverne réellement la France ?"* qui est tout simplement un joyau d'informations et de pistes de réflexions.

L'Article J5-4 du Traité de Maastricht 

Vous vous dites que j'exagère, forcément. Qu'après tout l'Union Européenne n'est pas si contraignante que ça, surtout en matière de politique extérieure, et que la preuve en est : Chirac et la France ont pu avoir une voix dissonante. Bien, et si je vous répondais que pour avoir droit à la différence et au libre choix, la France a violé le traité de Maastricht. Cela vous étonnerait ? On ne vous l'a jamais dit. Si vous ne voyez pas encore quelle chaine nous tient rattaché à tout le reste, je vais vous la donner :

Les États membres qui sont membres permanents du Conseil de sécurité veilleront, dans l'exercice de leurs fonctions, à défendre les positions et l'intérêt de l'Union

Article J5 tiret 4 du traité de Maastricht (2) 

Cela ne vous dit probablement pas grand chose, mais je vais tenter de traduire : Les Etats membres qui sont membres permanents du Conseil de sécurité (la France et le Royaume-Uni) veilleront à défendre les positions et l'intérêt de l'Union.
Mais alors, quelle est la position, l'intérêt commun de l'Union, dont la France et le Royaume Uni auraient du se faire l'écho au sein du Conseil des nations unis ?

Rapports de Force

Maintenant j'ouvre simplement la page Wikipédia de la "Guerre d'Irak" (3), et je regarde les membres de la coalition : Qui sont les états membres qui s'opposent clairement à la volonté de guerre préventive en Irak ?



  • France
  • Allemagne
  • Belgique
L'Allemagne comptant pour bizarre : Elle a tout de même refilé les plans de la défense de Bagdad aux Américains, la veille de l'attaque.
Et maintenant je regarde qui veut la guerre parmi les membres de l'Europe des 15 qu'était à l'époque cette Union :
  • Royaume-Uni 
  • Espagne
  • Italie
  • Danemark
  • Portugal 

On pourrait croire que le "moteur" Franco-Allemand eut été assez lourd pour peser de son poids. Ce qui ne fut pas le cas, la majorité de l'Union était pour la Guerre. On sait qu'il n'y a pas vraiment eu de débat à ce niveau là au Parlement Européen, mais surtout des conférences interministérielles. Mais on peut jauger les rapports de force au sein de l'Union Européenne à ce moment là par le nombre de députés par pays.

Toujours la même méthode, pas forcément sans risque, mais toujours mieux que rien, on cherche la répartition des membres du parlement à l'époque sur Wikipédia (4). 
Je ne vais pas ici détailler les calculs (qui ne sont que de simples additions), mais simplement les résumer : 
Au niveau européen, les pays partisans des négociations et de l'accroissement des contrôles par l'ONU représentaient une nombre potentiel de 211 députés (en imaginant qu'ils aient tous le même avis que leur gouvernement, ce qui n'est pas fait). A l'inverse, les pays partisans de la guerre étaient représentés au sein du parlement Européen par 279 députés.

En d'autres termes, et plus simplement : L'Union Européenne était majoritairement pour la guerre en Irak, et cette position représente donc l'intérêt [démocratique] de l'Union
Or que dit notre bel article J5-4 du traité de Maastricht en matière de défense commune et des membres du Conseil de Sécurité ? Qu'ils doivent appliquer à l'ONU les positions et l'intérêt de l'Union. Vous comprenez l'astuce ? Vous êtes enchainés à une majorité d'Européens qui ont des liens très étroits avec les Etats-Unis ou qui ont simplement intérêt à être proche des américains. C'est tout à fait leur droit, chaque Etat doit mener sa politique extérieure en fonction de ses intérêts. Là où cela devient gênant, c'est quand la loi fait que ces états décident aussi pour nous.

Et alors vient une autre question : Dans le stratagème des chaines, l'ennemi nous convainc de nous enchainer par le biais d'agents de subversion. Qui nous a convaincu de nous enchainer ? Et c'est là que cela devient croustillant ...

L'Empire moderne (Subversion et Influence)

Je le dis d'emblée, nul théorie vaseuse du complot ici, des faits, et uniquement des faits. On a bien dit que le but était d'enchainer la flotte ennemi, ou plutôt, de la convaincre de le faire elle-même, soit par la subversion, avec agents secrets etc, soit carrément dans une influence plus ou moins amicale. Nous, nous avons eu les deux.

Subversion
Le 19 septembre 2000, Ambrose Evans-Pritchard, grand reporter au Daily Telegraph de Londres (5), écrit depuis Bruxelles : Il a lu les archives dé-classifiées lors de l'été 2000 par l'administration Clinton. 
Ces documents dé-classifiés datent des années 1950-1960, on peut les trouver sur le site des archives du département d'état américain (6), même si j'avoue que je n'ai pas eu le courage de lire 600 pages d'archives et de documents (très intéressants par ailleurs). 
Alors que trouve notre correspondant au sein de ces archives :

  1. La communauté des services secrets américains a mené une campagne acharnée dans les décénies 1950-60 pour promouvoir l'intégration européenne;
  2. Les dirigeants du mouvement Européen (Retinger, Robert Schuman, Paul Henri Spaak) étaient traités comme des employés de leurs parrains américains;
  3. Le rôle des Etats-Unis fut camouflé comme pour une mission secrète;
  4. L'argent de l'ACUE (American Committee on United Europe, Comité Américain pour l'Europe Unie) provenait des fondations Ford et Rockefeller aussi bien que des milieux d'affaires ayant des liens étroits avec le gouvernement américain;
  5. Le département d'Etat a joué un rôle;
  6. Une note émanant de la Direction Europe, datée du 11 juin 1965, conseille au vice-président de la Communauté Économique Européenne, Robert Marjolin, de poursuivre de façon subreptice l’objectif d’une union monétaire. Cette note recommande « d’empêcher tout débat jusqu’au moment où l’adoption de telles propositions deviendraient virtuellement inévitables.» 
Pour ceux qui ne se sentent pas compétents pour lire l'article dans la langue de Shakespeare, je vous propose de jeter un oeil au document très bien construit de l'Union Populaire Républicaine sur Robert Schuman, dans lequel s'y trouve une traduction page 17 (7).

On a donc une claire intention de la part de la communauté des services secrets américains de promouvoir une unification européenne, des liens beaucoup plus étroits entre les différents états de l'Europe occidentale. Ces services n'hésitent pas à payer allègrement des hommes politiques en charge pour faire avancer cette idée. Oui, il fallait bien sur souligné que monsieur Schuman, dont nous avons fêté les 60 ans de la déclaration (qu'il n'avait pas écrite par ailleurs), était payé par la CIA de l'époque pour promouvoir l'unification européenne.

En passant, je me félicite d'avoir bien notifié ces faits sur les pages Wikipédia des intéressés, à la section "Controverse".

Influence
Et au niveau de l'influence alors ? Sans parler de James Bond et des services secrets, regardons simplement les déclarations officielles. 
Qui a fermement soutenu l'idée d'une Europe Unie (ou enchainée) ? Le général Eisenhower, le 27 mars 1951 qui déclarait : "Aucune décision ne pourrait mieux aider les américains dans la tâche à accomplir". 

Les américains n'ont d'ailleurs jamais été contre les élargissements ! Là où l'on nous expliquait avec gravité qu'il fallait une Europe puissante, pour faire contre-poids aux Etats-Unis, on ne nous expliquait pas que ces mêmes Etats-Unis ont non seulement soutenu le projet Européen à bout de bras, mais applaudissait aussi toute annonce d'adhésion. 
Il faut comprendre, aux yeux de Washington, tout Etat qui joint la communauté des enchainés se retrouve lui aussi enchainé et soumis à la volonté majoritaire de cette flotte immobilisée.

Ainsi, Bush Junior, le 15 juin 2001 avait déclaré, à propos des nouvelles démocraties de l'Est qui se préparaient à l'adhésion : "Il n'y a aucun conflit entre l'appartenance à l'OTAN et l'appartenance à l'Union Européenne". Ces mêmes pays de l'Est l'ont d'ailleurs pris au mot, puisqu'ils ont tous rejoint l'OTAN avant de joindre l'Union Européenne en 2004. 

Cela souligne effectivement que tous les états de l'Union Européenne sont membres de l'OTAN, et il suffit de lire les traités pour voir que la défense commune est inféodée à l'Organisation militaire transatlantique, piloté par les Etats Unis.

Enfin, on peut noter que Clinton, Bush, Obama, ils ont tous exprimé clairement et fermement leur soutien à l'entrée de la Turquie dans l'Union Européenne. 
Maintenant que vous avez une vision alternative de la construction Européenne, comprenez vous assez aisément qu'il est normal que les Etats-Unis poussent à ce qu'un de leurs principaux alliés dans la région (La Turquie) entre dans cet ensemble ? Car un pays proche des intérêts américains en plus dans l'ensemble agrandit d'autant la majorité de pays qui sont de leur côté. Les pays récalcitrant à l'hégémonie américaine se retrouvent donc ligotés à un ensemble de navires atlantistes. 

Dans ces conditions, on comprend mieux le retour de la France dans le commandement intégré de l'OTAN, absence de ce commandement intégré qui était d'ailleurs une bizarrerie héritée de la vieille France du Général De Gaulle. 
L'Union Européenne est la partie orientale de la zone d'influence de l'OTAN, l'Amérique du nord est sa rive occidentale. Il est très amusant de voir une carte des membres de l'alliance atlantique, car on constate immédiatement que le tracé correspond exactement à l'Union Européenne, côté Est, Turquie inclue, et aux pays membres de l'ALENA (Etats Unis, Canada, Mexique) côté Ouest.
Deux organisations politiques et économiques régionales et supranationales des deux côtés de l'océan, avec en perspective pour 2015 une intégration transatlantique (8), et le tout déjà chapeauté par une organisation militaire (la plus puissante au monde, tout empire doit pouvoir se défendre, ou dans notre cas, attaquer).

De nouveau, j'entre en communication directe avec vous et vous vois perplexe, vous vous dites que peut-être que les institutions ont changé depuis 2003 et la guerre d'Irak, et que si cela se reproduisait dans les mêmes conditions, il n'y aurait pas eu de guerre d'Irak.

L'illusion des temps qui changent

Lors de nombreux débats sur ce point, la crise d'Irak et l'Union Européenne, on m'a rétorqué que les nouvelles disposition des traités auraient permis de peser plus lourd, de faire contre poids, etc. Mais rien n'est moins sur.

Je retourne sur la page des forces de la Coalition, mieux, je me documente aussi un peu ailleurs (9), et je me rend compte qu'une polémique explose en 2003 alors que les pays de l'Est, à l'époque candidats à l'adhésion, soutiennent le projet de guerre préventive. Le président Français ayant moyennement apprécié leur fera comprendre :



"Ces pays ont été à la fois, disons le mot, pas très bien élevés et un peu inconscients des dangers que comportait un trop rapide alignement sur la position américaine [...] Je trouve que la Roumanie et la Bulgarie ont été particulièrement légères de se lancer ainsi, alors que leur position est déjà très délicate à l'égard de l'Europe. Si elles avaient voulu diminuer leurs chances de rentrer dans l'Europe, elles ne pouvaient pas trouver meilleur moyen [...] Ces pays ont perdu une bonne occasion de se taire"...
Je remarque que parmi les pays membres des forces de la coalition pour la guerre en Irak, se trouvent trois pays qui sont maintenant membres à part entière des institutions européennes :
  • Pologne
  • Hongrie
  • République Tchèque
Bien entendu ce n'est que pure spéculation, mais imaginons qu'aujourd'hui, une situation similaire se présente : Des américains en colère qui veulent aller mettre un coup de pied dans une fourmilière loin au moyen orient, et on demande l'avis des Européens. 
Imaginons exactement la même coalition, et donc les mêmes états POUR la guerre, et les mêmes états CONTRE la guerre. Prenons leur poids au sein du parlement et faisons le total :
Pour la guerre en Irak, en ajoutant les nouveaux pays qui soutiennent l'offensive : 330 députés. Contre : 192 députés européens.
Pire encore, en prenant en compte le partenariat global pour le 21ème siècle signé par l'Allemagne et les Etats Unis en 2004 (10), on peut préempter que l'Allemagne aurait rallié la position américaine aussi, ce qui réduit d'autant le poids d'un pays récalcitrant au sein de l'Union.
Vous me direz : Avec le président Sarkozy, nous aussi, nous nous rallierions aux USA.

Conclusion 

Les traités Européens institutionnalisent toutes sortes de chaines, qui lient les états les uns aux autres. Cela peut-être bien, mal, cela se débat bien sur. Ce qui est sur, c'est qu'il faut vraiment se mettre en tête que la France ne décide plus du tout de son destin, dont elle a remis les rennes à Bruxelles.
Ce simple article J5, tiret 4, explique en une phrase comment la France, et le Royaume Uni, ont perdu leur libre-arbitre au sein du conseil de sécurité de l'ONU. 
Chirac et De Villepin se méfiaient tellement de cette guerre en Irak (et on voit aujourd'hui qu'ils ont eu raison) qu'ils ont brisé le traité, dans l'esprit et dans le texte. Ils ont donné une position personnelle lors des votes de résolutions des nations unies, alors qu'ils auraient du "coller" à la majorité des états de l'Union, et donc ne pas s'opposer à cette guerre.
Cela nous a aussi permis de vider une bonne fois pour toute le mythe de l'Europe indépendante, de l'Europe contre-poids aux USA. L'Union Européenne est le partenaire le plus fiable des Etats-Unis, si ce n'est son vassal.


Notes
(4) Répartition des membres du Parlement Européen : http://fr.wikipedia.org/wiki/Nombre_de_députés_au_Parlement_européen
(6) Archives du département d'état Américain : http://history.state.gov/historicaldocuments/
(7) Union Populaire Républicaine : La Face Cachée de Robert Schuman : http://u-p-r.fr/wp-content/uploads/2010/05/upr-dossier-la-face-cachee-de-robert-schuman-9-mai-2010.pdf
(8) La Théorie du Tout : Pierre Hillard, L'Architecture du Bloc Euro-Atlantique : http://theorie-du-tout.blogspot.com/2010/04/larchitecture-du-bloc-euro-atlantique.html
(10) Pierre Hillard : L'alliance Allemagne-USA : http://www.voltairenet.org/article13021.html

Autres ressources
*Conférence de François Asselineau : Qui gouverne réellement la France ? : http://theorie-du-tout.blogspot.com/2010/04/video-francois-asselineau-qui-gouverne.html
Un Non Ferme de Chirac à Bush (La Croix) : http://www.la-croix.com/article/index.jsp?docId=2303163&rubId=786


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