dimanche 13 juin 2010

La Flandre sur le chemin de l'indépendance, par Pierre Hillard.


Aujourd'hui, dimanche 13 juin 2010, la Belgique vit un moment historique. Le parti de Bart de Wever, la NVA (Nouvelle Alliance Flamande) indépendantiste a dépassé les 25% des suffrages espérés dans la province majoritaire. Désormais homme fort de la Flandre, Bart de Wever, n'a jamais caché son rêve de voir disparaître la Belgique : les séparatistes semblent avoir gagné la partie.
En 2007, le géopolitoloque Pierre Hillard nous prévenait : depuis longtemps, le sort de la Belgique en est jeté, et l'éclatement du pays risque d'attiser les velléités sécessionnistes partout en Europe : les Catalans, les Basques, les Écossais, etc. réclameront aussi leur indépendance, au profit d'une Europe régionalisée selon des critères ethniques, et où les nations européenne auront été complètement démembrées.
Nous reproduisons donc ici ce pénétrant article de Pierre Hillard : La Flandre sur le chemin de l'indépendance.


Parler de l’éclatement de la Belgique est une vieille « arlésienne » depuis la fondation de ce pays en 1831, en particulier avec la reconnaissance de son indépendance et de sa neutralité lors de la Conférence de Londres. En effet, sous le couvert de la citoyenneté belge, deux peuples, les Wallons de culture romane et les Flamands de culture germanique, coexistent. Nous pouvons même ajouter un troisième peuple avec la petite communauté germanophone d’Eupen et Malmédy qui ne dépasse guère les 60 000 habitants. La monarchie belge a assuré la cohésion du pays malgré les vicissitudes de l’histoire comme les deux guerres mondiales. Certaines mauvaises langues affirment même que les seuls Belges sont la famille royale. Mais tant bien que mal, la cohésion du pays s’est maintenue. Cependant, depuis le dernier quart du XXe siècle, on assiste à un ébranlement en profondeur de la société belge. L’instauration du fédéralisme en 1980 a été le premier symptôme de cette mutation basée sur le concept des communautés et des régions. Les entités fédérées se sont vues conférer de nombreuses compétences leur permettant de mener une politique autonome. Ces compétences sont larges : emploi, soins de santé, enseignement, aménagement du territoire, environnement, politique pour les familles, gestion des communes etc.
Cette montée en puissance des prérogatives multiples flamande et wallonne se superpose à des disparités économiques importantes entre ces deux blocs au profit de la Flandre. Ajoutons à cela une opposition culturelle de plus en plus entretenue et affichée, et nous nous approchons de cette fameuse masse critique prélude à l’éclatement de la Belgique. Le véritable coup de semonce a été lancé à la fin de l’année 2005 avec la signature d’un manifeste de 250 pages intitulé « Pour une Flandre indépendante en Europe ». C’est sous l’égide d’une cinquantaine d’hommes d’affaires, de journalistes et de professeurs d’université flamands, dit « groupe de Warande », qu’un document a vu le jour. Rappelant le retard économique de la Wallonie et le coût financier pour la Flandre, ce texte affirme : « A l’intérieur de la Belgique, la Flandre a évolué d’une région pauvre, sous-développée, vers une communauté à part entière avec sa propre langue, sa propre culture, un niveau de vie relativement élevé et ses propres caractéristiques et objectifs économiques et sociaux. Comme l’histoire belgo-flamande le montre clairement, ce développement s’est poursuivi malgré la résistance parfois opiniâtre de l’appareil étatique et des compatriotes francophones. »
Ce texte rappelle le coût économique de la Wallonie sur le bon fonctionnement de la Flandre. Nous présentons les données exposées par le « groupe de Warande ». Même si globalement ces chiffres soulignent le décalage réel entre ces deux régions, nous devons les prendre toutefois avec prudence car il est aussi dans l’intérêt économique des Flamands (6 millions d’habitants) de présenter ces disparités économiques sous un certain angle, quitte à oublier ce que la Flandre doit à la Wallonie [1] (4 millions d’habitants en comptant Bruxelles). Dans toute chose, il faut toujours avoir l’avis du procureur mais aussi de l’avocat. Or, nous ne disposons pas de données wallonnes sur ce fameux décalage économique. Cependant, si nous nous tenons aux données chiffrées du « groupe de Warande » qui s’arrêtent en 2003, nous pouvons constater les faits suivants. La Flandre a versé via la sécurité sociale 3,7 milliards d’euros (2,1 à la Wallonie et 1,6 à Bruxelles). Assurant 64% des recettes de la sécurité sociale, les dépenses flamandes s’élèvent à 56,6% (chômage, soins de santé...). Le coût des fonctionnaires plus en important en Wallonie (alors qu’elle est moins peuplée) s’élève à 1,5 milliard d’euros, soit 250 euros par Flamand. Les transferts de financement des zones économiquement retardées en Wallonie et à Bruxelles s’élèvent à 1,3 milliard d’euros pour la Flandre. Toujours selon le « groupe de Warande », la Flandre a payé au total 8,1 milliards pour la Wallonie et 2,3 milliards pour Bruxelles, soit 10,4 milliards d’euros en 2003. Cette somme correspond à 1734 euros par Flamand. Un chapitre est consacré à Bruxelles à 85% francophone mais en plein territoire flamand. La capitale belge a un taux de chômage le plus élevé de toutes les capitales d’Europe (à l’exception de Berlin) : 19,2% de chômage alors que la Flandre ne compte que 7,4% de chômeurs.
Cette disparité économique entre ces deux blocs entraîne des tensions croissantes entre Flamands et Wallons. Cette tension est rehaussée par l’édification de l’Union européenne ce qui n’arrange pas les choses. Comme le souligne avec beaucoup de justesse un des membres du « groupe de Warande », Rémi Vermeiren [2] : « Vu le nombre croissant de compétences européennes d’une part, et de compétences régionales d’autre part, il ne reste en fin de compte plus tant que ça de la Belgique. » Ces propos sont en fait valables pour l’ensemble des pays de l’Union européenne (par exemple : l’affirmation de la nation catalane en septembre 2005 dans un nouveau statut au grand dam de Madrid). En effet, nous assistons à l’édification d’un Etat européen parallèlement à la délégation de pouvoirs politiques, financiers, administratifs, etc aux régions, ces dernières traitant de plus en plus avec l’autorité supranationale de Bruxelles. Entre ces deux pôles, l’Etat national est pris dans un véritable étau. Vidé de sa substance, l’Etat belge n’est plus en mesure de freiner l’implosion du pays dont les oppositions culturelles accélèrent les envies d’indépendance des Flamands. Ces derniers viennent d’ailleurs d’adopter une nouvelle mesure instaurant la connaissance obligatoire du néerlandais pour obtenir un logement social en territoire flamand. Comme la plupart des Belges francophones ne maîtrise pas cette langue, le droit à un logement social en Flandre leur échappe. Tous ces éléments entrent dans le processus favorisant l’éclatement de la Belgique. Cependant, un nouveau pas a été franchi sous la houlette des chrétiens-démocrates flamands (le CD§V).
En effet, le ministre-président de la communauté flamande, le chrétien-démocrate Yves Leterme vient avec son partenaire le NVA (ex-Volksunie : parti prônant le fédéralisme ethno-régionaliste) [3] de lancer un véritable pavé dans la mare. Ils ont présenté à la fin du mois de janvier 2006, lors de la« troisième conférence flamande », le projet d’une constitution flamande qui stipule dans son préambule : « La Flandre est une nation dont le Parlement flamand doit pouvoir déterminer l’organisation politique, sociale et institutionnelle [...] ». La Flandre deviendrait « le premier niveau de pouvoir » parce que « l’intérêt de la communauté prend de plus en plus d’importance dans un monde qui change rapidement ». Ces affirmations ne font qu’accompagner les revendications sécessionnistes du Vlaams Belang (ex-Vlaams Block, le FN belge) parti qui a obtenu des scores supérieurs à 20% et 25% dans de nombreuses villes flamandes. De ce fait, les partis flamands se retrouvent sur la même longueur d’onde pour prôner l’indépendance de la Flandre. Le président du gouvernement flamand, Yves Leterme, annonçait déjà la couleur dans un article de juillet 2005 (La Libre Belgique) prônant le renforcement ethno-éconnomique des régions dans le cadre d’un fédéralisme amélioré : « C’est pourquoi, je plaide en faveur d’une transition de l’actuel “fédéralisme de coopération” vers un “fédéralisme responsable”. Le fédéralisme responsable implique que chaque entité fédérée est respectée dans ses compétences, et qu’elle peut les exercer pleinement. Cela implique en outre que chaque entité fédérée assume ses propres responsabilités au sein d’un Etat fédéral [...]. Enfin, le fédéralisme responsable implique le respect de la langue de l’autre, de son territoire et de son identité culturelle [...]. Il convient dès lors d’œuvrer à une meilleure répartition des compétences entre l’Etat fédéral et les entités fédérées en matière d’autonomie fiscale et financière [...] ». En résumé, les Flamands vaquent à leurs affaires politiques, économiques et culturelles sans être obligés d’être les vaches à lait d’une Wallonie à la traîne. Ces déclarations d’autonomie renforcée prélude à l’éclatement de la Belgique devraient connaître des rebondissements lors des élections communales d’octobre 2006 et des élections nationales de mai 2007. En effet, Yves Leterme [4] brigue le poste de 1er ministre d’un Etat belge déliquescent. [5] Déjà des signes avant-coureurs se font jour puisque le Parlement flamand n’hésite pas à dire qu’il exerce « les pouvoirs législatifs de l’Etat fédéré flamand ». [6]
Face à la partition programmée de la Belgique, de nombreux Wallons tournent leur regard vers la France. Certains n’hésitent pas à prôner un rattachement de la Wallonie à la France. C’est le cas en particulier du RWF-RBF (Rassemblement Wallonie-France/Rassemblement Bruxelles-France). Ces déclarations touchent les cœurs des Français patriotes qui accueilleraient à bras ouverts les Wallons de culture européenne et chrétienne et donc parfaitement assimilables à la culture française. Cependant, en politique, tout se calcule. La raison et la connaissance de l’arrière-fond de la construction européenne doivent dominer les sentiments. En effet, si la France acceptait d’intégrer avec son accord la Wallonie au corps national, nous risquerions d’ouvrir une véritable boîte de Pandore. La politique ne se fait plus à Paris mais à Bruxelles qui travaille en liaison avec de nombreux instituts euro-mondialistes. Or parmi ceux-ci, il existe un institut germano-européen, l’ARFE (l’Association des régions frontalières européennes) dont l’objectif officiel est de transformer les frontières nationales en frontières administratives grâce au principe de la coopération transfrontalière. Ces frontières administratives permettent l’émergence d’eurorégions, entités territoriales regroupant des régions de part et d’autre des frontières nationales défuntes (voir par exemple l’eurorégion Pyrénées-Méditerranée : www.euroregion-epm.org). Ainsi, nous observons l’émergence de nouvelles entités territoriales se dégageant du cadre national pour traiter directement avec les autorités supranationales, en particulier pour gérer les fonds structurels qui encouragent l’émergence de nouvelles féodalités régionales. Si la France accepte d’intégrer la Wallonie, les Basques, les Catalans d’Espagne pour ne citer qu’eux ne manqueraient pas d’exiger d’intégrer leurs frères de sang français au sein d’une même entité territoriale. En cas de refus de Paris, beaucoup crierait à la discrimination, principe qui est banni dans les couloirs de la Commission européenne. Compte tenu que les frontières nationales perdent de leur importance et qu’il faut compléter l’architecture de l’Union européenne avec des documents comme la charte des langues régionales, la convention-cadre pour la protection des minorités ou encore les textes encourageant la régionalisation de toute l’Europe, la France risque tout simplement de se faire dépecer. Pour l’acquisition d’un territoire limité à sa frontière Nord, notre pays déclencherait partout en Europe une véritable remise en cause des frontières [7] pour la plus grande joie des mondialistes. Il n’est pas interdit d’imaginer aussi qu’une eurorégion incluant, outre la Wallonie, mais aussi la Lorraine, la Rhénanie-Palatinat, le Luxembourg et la Sarre se constitue. Toutes les combinaisons et refontes territoriales sont possibles avec les régions des pays bordant la Belgique défunte.
Rien n’interdit que la Wallonie soit rattachée un jour à la France. Mais il faut d’abord que notre pays retrouve sa souveraineté politique et rompe les liens avec tous les instituts et tous les organismes politiques favorables au supranational. Mais pour que cet événement arrive, il faudra une révolution ou une guerre.

Notes :

[1] En particulier, l'approvisionnement en eau qui vient de Wallonie.
[2] Directeur jusqu'en 2003 de la KBC, première banque de Flandre.
[3] Voir la liste des partis sécessionnistes dont la Volksunie dans notre ouvrage La décomposition des nations européennes, op.cit, annexe 5. La Volksunie a implosé en 2001 en donnant naissance à deux partis : la NVA allié en cartel aux chrétiens-démocrates (CD§V) et le Spirit, partie de gauche "modérée". En fait, dès les années 1970, des membres de la Volksunie ont quitté le parti pour rejoindre le Vlaams Block devenu en 2004 le Vlaams Belang ou encore les CD§V.
[4] Dans un entretien accordé à Libération (17.08.06), Yves Leterme ne s'est pas gêné pour affirmer qu'il ne restait plus grand chose en commun entre les Flamands et les Wallons : "les différences s'amoncelles, le fossé se creuse. Que reste t-il en commun? Le roi, l'équipe de foot, certaines bières (...). La Belgique n'est pas une valeur en soi, ce sont des institutions au service d'une population. Si les institutions n'évoluent pas pour s'adapter aux désirs des citoyens, ce pays n'a pas d'avenir. Je veux être clair : mon parti ne participera pas à un gouvernement, après les élections de 2007, s'il n'y a pas de nouveaux transferts de compétences vers les régions. La nécessité d'avoir un gouvernement fédéral passe au second plan par rapport aux intérêts de la Flandre. Vous savez, des gens ont vécu ici depuis des siècles et des siècles sans être Belges... La Belgique est née d'un accident de l'histoire, il ne faut pas l'oublier (...)".
[5] À condition que la Flandre obtienne un transfert de pouvoir multiples lui permettant de se gérer seule sans être obligée de verser des subsides à la Wallonie. À la date d'août 2007, les partis francophones s'y opposent.
[6] Le 1er juin 2006, à l'initiative du Vlaams Belang, une proposition de résolution "relative au démembrement de l'État belge en vue d'accorder l'indépendance au peuple flamand et au peuple wallon souverain" a été adoptée à l'unanimité (prise en considération) par tous les partis politiques flamands (moins une abstention) tandis que les partis francophones votaient tous contre in Chambre des représentants de Belgique, 18 mai 2006, DOC 51 2494/001, rapporteurs : MM. Bart Laeremans et Gerolf Annemans. Les risques de conflits se multiplient entre les deux communautés en particulier avec l'arrondissement bilingue de Bruxelles Hal-Vilvorde (BHV) car les autorités flamandes tentent de fixer avantageusement pour elles la frontière linguistique avant l'indépendance . Par ailleurs, certains envisagent de transformer Bruxelles à 85% francophone, mais en territoire flamand, en un "district européen" version Union européenne de "Washington DC" aux États-Unis. Quand la Flandre prendra son indépendance, elle pourra nouer des relations étroites avec sa voisine du Nord, la Hollande, voire unir son destin avec ce pays. Il ne faut pas oublier la région au Nord de la France et de culture flamande au coeur de l'Europe. En effet, le parti régionaliste "Michiel de Swaenkring" membre de l'Union Fédéraliste des Communautés Ethniques Européennes (l'UFCE), institut promouvant l'émancipation des groupes ethniques et soutenu par le ministère de l'intérieur allemand, prône un retour complet ver le monde flamingant. En raison de la coopération transfontalière détruisant les frontières étatiques, de la promotion des eurorégions et de l'ethnicisme, les autorités flamandes pourront revendiquer ce territoire français comme historiquement partie intégrante de la Flandre. Que deviendra le petit territoire allemand d'Eupen et de St Vith (854 km²)? État indépendant? Annexé à l'Allemagne? Au Luxembourg? À la Wallonie? La disparition de la Belgique aura des conséquences pour la communauté germanophone qui regarde vers l'Allemagne. Il est vrai aussi que l'Union Fédéraliste des Communautés Ethniques Européennes noue des liens de plus en plus étroits avec le gouvernement autonome d'Eupen. Son président, Karl-Heinz Lambertz qui est membre du Comité des régions, souhaite aller de l'avant dans le domaine de la coopération avec les Länder voisins et de la protection des minorités in Pressemitteilung Nr. 2006 - 26, www.fuen.org/pages/deutsch/d_5a_2002.html. Enfin, quand la Belgique éclatera, quel sera le sort des populations extra-européennes de nationalité belge? Pourront-elles acquérir la citoyenneté flamande? Comment réagira le Vlams Belang? Quel sera l'avenir des populations résidants en tant qu'étrangers dans la Belgique éclatée? Il n'existe pas en 2007, officiellement, à ce type de problème.
[7] Cette remise en cause des frontières serait dramatique en Europe occidentale et orientale. Par exemple, la Transylvanie roumaine largement peuplée de Hongrois pourrait prétendre rejoindre la mère patrie, la Hongrie. On peut multiplier cet exemple presque à l'infini. L'émancipation politique de la Flandre ouvrirait la porte aux velléités sécessionnistes des régions en Europe (Catalogne, Pays Basque, ...) mais aussi partout dans le monde. L'indépendance programmée du Kosovo "aidera" à accélérer ces tendances sécessionnistes.


Pierre Hillard, La marche irrésistible du nouvel ordre mondial, Éditions François-Xavier de Guibert, Paris, 2007, pages 41 à 46.

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